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Société

En Haïti, la faim attise la colère des rescapés

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Pieds nus ou chaussés de claquettes, ils convergent comme un seul homme sur le chemin de terre qui surplombe les décombres de la petite église de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, à Numéro-Deux, dans le sud d’Haïti. D’ordinaire très croyants, les habitants de ce faubourg rural de la ville de Jérémie – 30 000 âmes –, détruite à 80 % dans la nuit du 3 au 4 octobre par le souffle dévastateur de l’ouragan Matthew, longent la statue de la Vierge – qui, elle, a résisté – sans même la voir.

Lundi 10 octobre, ils ont abandonné de concert la tâche qui les occupe depuis une semaine : le rapiéçage de leur vie en lambeaux et le rafistolage de leur logis aux murs emportés par le vent et la pluie et au toit de tôle ondulée envolé. La nouvelle du passage imminent d’un camion porteur d’aide alimentaire en provenance de l’aéroport s’est répandue. Ils collent à son pare-chocs et rejoignent, à sa suite, l’école élémentaire dont le préau, ouvert à tous les vents, continue à leur servir de dortoir, et les pupitres de mobilier de fortune.

Les visages sont mouillés de l’humide chaleur ambiante et les corps tendus par l’exaspération d’une semaine de régime à base de fruits projetés au sol par l’ouragan, de tubercules restés enfouis dans la terre et des restes du bétail, décimé à 50 % dans la zone. Tout autour, les arbres déracinés, aux branches échevelées, ont été transformés en étendoir à linge ou en penderie de fortune, pour les vêtements que Matthew n’a pas emportés. Entre les troncs, chèvres, brebis et vaches efflanquées furètent nerveusement, affamées elles aussi.

Des gens font la queue pour recevoir de la nourriture et des vêtements, à Port-Salut, au sud-ouest de Port-au-Prince, le 9 octobre.

Des gens font la queue pour recevoir de la nourriture et des vêtements, à Port-Salut, au sud-ouest de Port-au-Prince, le 9 octobre. RODRIGO ARANGUA / AFP

Décompte controversé

Le camion se gare. En douceur, une demi-douzaine de membres des Compagnies d’intervention et de maintien de l’ordre maintient la foule à distance, tandis que des casques bleus brésiliens de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) installent un couloir fictif à l’aide de rubans adhésifs jaunes entre l’arrière du camion et l’école. Une annonce en créole passe en boucle dans un haut-parleur : « Restez calmes, ne vous disputez pas, nous sommes là pour apporter de l’aide humanitaire au peuple haïtien. » Une poignée de jeunes hommes choisis par les sinistrés défilent pour charger sur leurs épaules les sacs de riz, de pois, de sel et des bidons d’huile qu’ils rapportent à l’intérieur de l’édifice.

« On a eu tellement de souffrance », murmure Jackson, un adolescent visiblement soulagé de constater qu’il dînera le soir même à sa faim. Depuis plusieurs jours, un ballet d’hélicoptères de l’armée américaine a acheminé 16 tonnes de nourriture en provenance de Port-au-Prince – la capitale – vers l’aéroport de Jérémie. Le Programme alimentaire mondial (PAM), bras humanitaire des Nations unies, s’est mis en devoir de les répartir. L’agence, présente en Haïti et plus particulièrement dans ce département deGrand’Anse, à l’ouest de la péninsule, depuis presque dix ans, connaît bien le secteur, où elle distribue habituellement des repas chauds dans les cantines scolaires chaque jour. Mais elle n’est pas pour autant en terrain conquis.

Avec des forces de l’ordre visibles et sa direction de la protection civile qui répartit les aides humanitaires, la République d’Haïti entend garder la main sur la gestion de cette catastrophe, mais l’état du terrain n’a pas encore permis un recensement exact des besoins. Le décompte des victimes est lui-même controversé : les chiffres officiels évoquent 372 morts, tandis que des responsables politiques locaux et des ONG estiment que le bilan pourrait monter jusqu’à plus de 1 000 morts. Environ 1,4 million de personnes sur une population de 10 millions a besoin d’une assistance humanitaire, dont 400 000 un besoin urgent de nourriture. Et 175 000 Haïtiens n’ont plus de toit.

C’est dans ce contexte qu’est ­survenue, lundi, une erreur d’aiguillage. Quelques heures avant d’y être accueilli en messie, un des camions du PAM a essuyé des jets de pierres aux abords de Notre-Dame du Perpétuel Secours. La Direction de la protection civile, qui gère le déploiement des ONG, avait dirigé le véhicule vers un abri provisoire en omettant de lui signaler que d’autres se trouvaient sur la route y menant, d’où le courroux de la population.

« Les récoltes sont perdues »

D’autres camions du PAM provenant de Port-au-Prince à destination de la Grand’Anse ont rencontré lundi des barrages, au niveau de Torbeck, dans le département du Sud, et ont dû rebrousser chemin jusqu’aux Cayes. Dans cette zone, grenier de la République d’Haïti, l’agriculture est affectée à 100 %. « Les récoltes sont perdues, les boutiques de la zone urbaine de Jérémie ont vu leurs stocks détruits par la tempête, et l’alimentation est très précaire », explique Cédric Charpentier, qui dirige le PAM en Haïti, afin d’éclairer le contexte des incidents. Il pense que la population de Grand’Anse pourrait se rabattre sur le commerce de charbon de bois. Au sol, les troncs brisés commencent à être débités et utilisés à la fois pour la cuisine et pour la vente.

Certains arbres ont résisté à la tempête. Selon Oddy Naval, un des coordinateurs de Médecins du monde dans la zone, les jeunes bananiers doivent être taillés au plus vite. « Il faut maintenant que la population se mette au travail, et empoigne la machette pour les tailler. Ces arbres ne redonneront pas avant un an et il faudra pour cela beaucoup de pluie. » Pour l’heure, les habitants de Grand’Anse redoutent de voir le ciel s’obscurcir.

Patricia Jolly (Jeremie, Haïti, envoyée spéciale)

Le Monde

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